Je m'appelle Jean Vinbert et je suis marié à ma femme par convention. En effet,
n'ayant jamais trouvé l'amour, j'ai choisi une femme plutôt pas mal, avec un Q.I. qui correspond au mien, quoiqu'un peu inférieur pour garder le dessus sur elle n'importe quand. C'est laborieux,
je sais, mais je m'y tiens, et je mène ma vie ainsi. Il en est de même pour mon travail. Je n'ai jamais su quoi faire de ma vie, alors j'ai sélectionné les secteurs d'activités qu'on me
proposait, complètement par hasard. J'ai atterris dans un secteur professionnel qui s'appelle L'immobilier. Ça
n'a rien de très excitant mais je gagne ma vie,
afin de nourrir ma femme et moi-même. J’allais mourir ainsi, dans le désespoir et la conviction d’être passé à côté de ma vie. Demain, j’aurais 34 ans, et je suis certain que lorsque j’en aurai
87 rien n’aura changé, si ce n’est que je gagnerai une retraite convenable, que chaque matin j’irai chercher une baguette à pied chez le boulanger, et que je passerai l’après-midi dans un atelier
aménagé à bricoler après tout et n’importe quoi. Je me suis toujours ennuyé dans ma vie, elle ne me convient pas.
Heureusement j’ai un petit divertissement rien qu’à moi. Tous les jeudis, le soir de préférence, je quitte le local dont je ne
suis que soumis à l’autorité de mon patron, pour aller retrouver une bande d’amis au BMC. C’est le nom du bar que nous fréquentons. Son nom complet est le « Bar le moins cher ». Il est
le café le moins cher de France, il est même passé sur TF1 dans le journal de Pernaut. Nous sommes cinq amis, et nous nous connaissons depuis le collège. Il y a Kevin, Morgan, Alexandre, Mathilde
et moi. Kevin travaille dans le bâtiment, Morgan est boulanger, Mathilde est au chômage et est mariée à Alexandre. Ah ! Alexandre. Quel homme que celui-ci. Il a tout réussi dans sa vie.
Ayant fait des études de commerce en Angleterre, il est bilingue, et a une excellente place dans la société de produits pharmaceutique la plus cotée en France. C’est grâce à lui que nous avons
des produits Anglais dans nos pharmacies, et ainsi, des notices traduites en une flopée de langues. Souvent d’ailleurs, on trouve difficilement la partie traduite en français. Il faut déplier la
notice pliée en huit. Quel calvaire ! Mais ça marche, et il touche un salaire avoisinant celui du footballeur Cristiano Ronaldo, en comptant les contrats pub évidement. Tout le monde
l’admire, moi le premier. Il est mon modèle que je ne respecte pas. Lui a toujours dirigé sa vie comme il l’entendait, et moi, je me suis soumis à la fortune. Il est mon antithèse, mon double
dans un miroir.
En parlant d’ « anti » nous nous sommes réservé une soirée dans la semaine pour être ensemble, c’est pour ça qu’on
n’invite pas nos femmes. Surtout Martine, ma femme. Comme je l’ai dit, je ne l’aime pas, je suis « anti » Martine. Pour Alexandre et Mathilde c’est différent ils sont ensemble depuis le
collège, alors que ma femme et moi non. Nous ne sommes mariés que juste depuis quatorze ans. Aille, j’ai mal. Quatorze ans déjà ! Que le temps passe vite. Martine travaille dans un
supermarché, elle met en rayon chaque jour plus de trois cent kilos de viande de toutes sortes. Du foie, des tripes, des cœurs, des steaks, des cervelles, des saucisses, des bavettes, des côtes,
des langues, des rôtis, des jarrets, des rouelles,… en clair, elle fait un métier passionnant. Elle travaille beaucoup, et n’a que peu de vacances. Heureusement pour moi. Martine a toujours voulu
des enfants, moi aussi, mais pas avec elle. Souvent d’ailleurs, on se dispute à ce propos. Pour éviter cet accident et ces disputes, je me rends indisponible. J’essaye de faire un maximum
d’heures supplémentaires pour la voir un minimum, je m’arrange pour prendre mes congés en dehors des siens, lui affirmant que je ne peux pas faire autrement, je lui mens en disant que mon patron
a besoin de moi, que je suis vital à l’entreprise. Elle me croit. Elle est gentille, et naïve la pauvre. Mais que voulez-vous, je ne suis que victime de mon manque d’amour ! Ce n’est
pourtant pas faute de l’avoir cherché ! Mais comme me disent souvent mes amis, plus tu le chercheras, moins tu le trouveras, attends qu’il vienne à toi. J’attends depuis quatorze
ans. (à suivre...)